"Discours de la servitude volontaire" (publié dans) L'Estat de France sous Charles neufiesme.

La Boétie, Etienne de. Montaigne, Michel de.

Edition originale (selon la recherche moderne) de l’un des textes littéraires fondateurs de la pensée politique d’Occident.

Cet ouvrage, dit Montaigne, fut écrit « à l’honneur de la liberté, contre les tyrans ».

Précieux exemplaire imprimé sur beau papier conservé dans ses reliures uniformes de l’époque en veau orné, condition rarissime.

3 volumes in-8 de : I/ (8 f.)-783 / *8, A-Z8, Aa-Zz8, Aaa-Ccc8; II/ (4 f.)-790 / *4, A-Z8, Aa-Zz8, Aaa-Ccc8, Ddd4 ; III/ 410-(3 f. dont le dernier blanc) / A-Z8, Aa-Cc8.

Veau marron, décor doré sur les plats avec encadrement de deux filets dorés, larges écoinçons et médaillon central doré à fond azuré, dos à 4 nerfs, tranches dorées. Reliure de l’époque.

170 x 105 mm.

La Boétie, Etienne de (1530-1563) – Montaigne, Michel de (1533-1592).

« Discours de la servitude volontaire ».

(publié dans) L’Estat de France, sous Charles neufiesme. Contenant Les Choses les plus notables, faites & publiees tant par les Catholiques que par ceux de la Religion, depuis le troisiesme edit de pacification fait au mois d’Aoust 1570. jusques au regne de Henry troisiesme. Reduict en trois volumes, chascun desquels a un indice des principales matières contenues,

Meidelbourg, Henrich Wolf, 1577 (Genève, Jérôme Commelin et Pierre de Saint-André ?,1576).

Edition originale de ces mémoires dans lesquels parut pour la première fois le Discours, De la servitude volontaire d’Étienne de La Boétie (selon la recherche moderne).

Adams, G-905 ; Barbier, III-198 ; Brunet III-711-712 ; Calemard, p. 9, type « b » ; Jones, 10-a ; Magnien, 15.

Elle est ici conservée dans sa reliure de l’époque en veau orné, condition idéale tant pour les Essais de Montaigne de 1580 que pour le Discours de la Servitude volontaire de 1576-1577.

Les trois volumes sont ici en édition originale à la date homogène de 1577.

Cette édition avec les trois volumes à la date de 1577 est si rare qu’aucun bibliographe ne la répertorie : Tchémerzine n’a connaissance d’aucun exemplaire conforme à celui décrit ici et ne mentionne aucun exemplaire avec les trois volumes à la date de 1577 :

« L’exemplaire de la bibliothèque de Lyon est composé du tome I ci-dessus, de 1576 ; le second volume, s.l., est daté m.d.lxxviii (1578), et porte "Seconde Edition", (7) ff., 630 ff., et le tome III, s.l, est daté m.d.lxxvii (1577), (1) f. 496 ff., 2 f. Le Discours y occupe 44 p. »

Brunet ne connait que des exemplaires composites. Quant à la recherche moderne, elle situe l’originale à la date de 1577 et considère donc cette édition comme l’originale.

Cet ouvrage, dit Montaigne, fut écrit « à l'honneur de la liberté, contre les tyrans ».

Ces trois volumes « publiés par des protestants » (Brunet) doivent leur célébrité aux pages du « Discours de la servitude volontaire » d’Etienne de La Boétie inclues dans le troisième volume (pages 160 à 199).

Durozoir, spécialiste du Discours, situe l’originale à la date de 1578.

« On a fait beaucoup circuler en France le « Discours de la servitude volontaire », afin d'exciter à la révolte. Il a été imprimé d'abord en 1578, dans les « Mémoires de l'État de la France sous Charles ix ». Middlebourg, 1578, in-8, t. 3 ; il fut ensuite réimprimé séparément en 1740, avec des notes de P. Coste, dans le volume in-4 intitulé ; « Supplément aux Essais de Michel de Montaigne ».

Depuis l’édition des Essais de Montaigne de 1745, il en est inséparable. En 1789, on l’a reproduit à Paris, dans le nouveau français ; avec le discours de Marius dans Salluste (Jugurtha, ch. 85), traduit dans l'intention d'ébranler l'autorité royale. C'est dans les mêmes vues que, ces dernières années, M. de Lamennais a publié avec un discours préliminaire le traité « de la Servitude ».

« La date et les circonstances de la composition de ce discours sont mystérieuses ; si l'on en croit l'historien J.-A.de Thou, c'est à la suite de la révolte de 1548 contre la gabelle que le jeune La Boétie aurait écrit ce pamphlet. En fait, certains passages du texte ont été rédigés au plus tôt après 1550. Reste que, si l'on en croit Montaigne dans son chapitre « De l'amitié » consacré à La Boétie, le texte circulait « longue pièce avant que je l'eusse veu ; et me donna la première cognoissance de son nom ». Si, comme on l'a vu, les deux hommes se rencontrèrent vers 1557, on peut donc raisonnablement estimer que la rédaction du texte se place entre ces deux dates, avec une probabilité plus forte pour le début des années 1550. En tout état de cause, il paraît exclu que Montaigne, après la mort de son ami, ait pu contrôler la diffusion du Discours. La preuve en est qu'une version du texte fut publiée en 1574 dans Le Reveille-matin des François, pamphlet protestant en partie composé d'extraits remaniés du Discours. C'est un autre recueil de pamphlets protestants, les Mémoires de l’estat de France, sous Charles Neufiesme (1577), qui proposera, pour la première fois, le texte complet du Discours, la même année que la Vive description de la Tyrannie, et des Tyrans, première édition séparée du texte. Il n'en fallait pas davantage pour conférer au Discours une connotation protestante, à l'origine des réticences de Montaigne, perceptibles dès 1571, qui l'amèneront à différer la publication d'un texte qu'il avait prévu, explique-t-il, d'insérer au cœur du premier livre des Essais.

Le contenu du Discours semble au premier abord justifier la prudence de Montaigne puisque l'auteur dénonce l'exercice par un seul homme du pouvoir absolu, sans contrôle ni mesure, aux dépens du reste de la communauté. Une telle situation ne peut se produire qu'avec l'accord tacite de la multitude qui accepte de se soumettre à un individu : ainsi peut-on parler de servitude volontaire. Cette situation intolérable va contre la nature, qui veut que l'homme soit libre, et ne peut donc être le fait que de sociétés dégénérées. Elle a pour conséquence de corrompre tous les rapports sociaux, à quelque niveau que ce soit, puisque tous les membres de la communauté sont liés entre eux par de sordides intérêts, pyramide au sommet de laquelle trônent, en position toujours instable, le tyran et son entourage. On imagine l'impact qu'une telle démonstration insérée dans un recueil protestant pouvait avoir après la Saint-Barthélemy : Montaigne en était conscient, qui renonça à le publier. Est-ce là pourtant le sens qu'entendait donner à son Discours E. de La Boétie ? Peut-on voir dans ce texte un pamphlet dirigé contre la monarchie française ? La question reste pendante. Pour les uns, il s'agit bien de dénoncer toute forme de pouvoir, y compris celui exercé en France par des souverains catholiques qui n'hésitaient pas à poursuivre et condamner leurs sujets protestants - La Boétie qui avait étudié à Orléans connaissait sûrement Anne du Bourg, parlementaire qui mourut sur le bûcher à la fin de l'année 1559. Pour d'autres en revanche, il ne s'agirait là que d'un exercice rhétorique d'une portée trop générale pour qu'il soit possible de le ramener à des circonstances particulières. Curieusement, Montaigne lui-même semble osciller entre ces deux jugements, qui écrit que le Discours fut écrit par La Boétie « en sa première jeunesse », et que « ce subject fut traicté par luy en son enfance, par maniere d' exercitation seulement ». Cependant, précise-t-il aussitôt, « je ne fay nul doubte qu'il ne creust ce qu'il escrivoit : car il estoit assez conscientieux, pour ne mentir pas mesmes en se jouant ». Cette indécision est à l’origine de la fortune littéraire d’un Discours suffisamment général pour que des lecteurs d’époques diverses et d’horizons variés puissent s’y reconnaître : les révolutions en France et ailleurs constituèrent des moments privilégiés pour la réception d’un texte lu comme un manifeste contre la tyrannie. »

Posée pour la première fois par Étienne de La Boétie, la question de la servitude volontaire demeure un mystère que maintes théories politiques ont tenté en vain d’élucider. Aujourd’hui, le texte initial continue de susciter l’intérêt des philosophes politiques.

« Je désirerais seulement qu’on me fît comprendre comment il se peut que tant d’hommes, tant de villes, tant de nations supportent quelquefois tout d’un tyran seul, qui n’a de puissance que celle qu’on lui donne, qui n’a pouvoir de leur nuire, qu’autant qu’ils veulent bien l’endurer et qui ne pourrait leur faire aucun mal, s’ils n’aimaient mieux tout souffrir de lui, que de le contredire. »

Lorsqu’il écrivit ses lignes, Étienne de La Boétie n’aurait eu que 16 ans. Une précocité qui ne manque pas de forcer l’admiration tant l’œuvre dont il est question, Discours de la servitude volontaire, a su traverser les siècles, préservant en elle l’actualité toujours intacte d’une interrogation, d’une énigme politique qu’aucune époque n’a su résoudre jusqu’alors : comment est-il possible qu’un ensemble d’individus aussi vaste qu’une nation puisse se soumettre à la volonté d’un seul et perdurer sous sa domination ?

Formulée et reformulée à de multiples reprises auprès de divers penseurs, la réponse à cette question semble presque fondamentalement échapper à celui qui la pose, à tel point qu’elle apparaît souvent comme l’énigme par excellence de la politique, celle qui se trouve au cœur même de sa définition. Pourquoi les sociétés humaines se construisent-elles sous le joug d’un État qui les gouverne ? Longtemps perçu comme un pamphlet politique en faveur de la république contre la monarchie, le Discours de la servitude volontaire ouvre, cependant, une voie de réflexion qui dépasse la simple lecture militante pour trouver un écho universel qui n’épargnerait aucun régime politique.

La question de la servitude volontaire, en effet, semble indépendante de toute appartenance historique. Elle ne pose pas seulement la question de la domination mais celle de sa persévérance et de son apparente acceptation par le peuple. Elle cherche à débusquer ces mystérieuses forces spirituelles et matérielles qui poussent l’homme à accepter la soumission et à aller, parfois, jusqu’à la souhaiter.

Une œuvre universelle :

Né à Sarlat le 1er novembre 1530 dans une famille de magistrats, La Boétie appartient à la classe des bourgeois éclairés. De lui, la postérité ne retient généralement que son amitié, devenue emblématique, avec un autre penseur humaniste de son temps, Michel de Montaigne. Mais il revient justement au Discours de la servitude volontaire d’avoir réuni les deux amis. Condamné dans les premiers temps à une diffusion clandestine à cause de sa portée subversive, l’ouvrage souffre d’une circulation restreinte auprès d’une élite d’hommes éduqués dont Montaigne fait partie.

Troublé par la lecture de ce texte, Montaigne veut très vite en connaître l’auteur et rencontre La Boétie en 1557 à Bordeaux, entamant une amitié fusionnelle qui ne s’achèvera qu’avec la mort de La Boétie en 1563. C’est alors que Montaigne se charge de publier les œuvres de son ami défunt, à l’exception du Discours qu’il a l’intention d’inclure comme partie principale de sa prochaine œuvre.

Ce que montre La Boétie, c’est que la servitude demeure, même pendant les soulèvements. La servitude est toujours là, dans le mouvement même de la liberté. C’est pourquoi il n’appelle pas à la révolution qui ne saurait, selon lui, avoir d’autre dénouement que celui d’un nouvel ordre asservissant. Tuer le tyran ne suffit pas à tuer la tyrannie.

« Il n’est pas besoin de combattre le tyran. Il n’est pas besoin de se défendre contre lui ; il se défait de soi-même. Le pays doit seulement ne pas consentir à la servitude ; il ne faut pas lui ôter rien, mais ne lui donner rien ; il n’est pas besoin que le pays se mette en peine de rien faire contre soi… Si l’on ne donne rien aux tyrans et si on ne leur obéit plus, alors, sans combattre, sans frapper, ils demeurent nus et défaits et ne sont plus rien ; comme une racine qui ne trouve plus d’humidité ni de nourriture, devient un morceau de bois sec et mort. »

Déroutante solution que nous propose La Boétie. La liberté ne s’acquiert pas par des actes, elle se gagne simplement en la désirant de telle sorte qu’être libre et vouloir être libre ne sont qu’une seule et même chose : « Soyez résolus de ne servir plus et vous voilà libres. » Il suffirait alors de cesser d’obéir, sans même avoir besoin de s’insurger, pour que le pouvoir sur lequel repose le tyran s’évanouisse.

« La servitude très concrète du peuple qui doit payer ses impôts, s’enrôler dans l’armée pour défendre le pouvoir de son chef, sacrifier parfois la pratique de sa propre religion pour adopter celle du régime dominant, ne tiendrait, pour La Boétie, que sur la servitude des esprits qui consentent à reconnaître le pouvoir comme légitime. »

La Boétie dévoile ici le caractère historique, c’est-à-dire non nécessaire, de la domination.

Le passage de la liberté à la servitude relève alors d’un accident de l’histoire humaine qui a provoqué la division de la société. Cet événement contingent se trouve à l’origine de l’histoire, au sens marxiste, c’est-à-dire fondée sur l’opposition entre ceux qui dominent et ceux qui sont dominés. Elle correspond à la naissance du pouvoir politique.

La « chaîne des gains » :

Par ailleurs, La Boétie avance une autre explication de la servitude volontaire, plus fondamentale selon lui, il s’agit de la « chaîne des gains ». Un petit groupe de personnes proches du tyran tâche de le conseiller afin de profiter des profits qu’ils partagent avec lui. Ceux-là dirigent un autre groupe de personnes plus grand, qu’ils corrompent afin d’obtenir leur loyauté et cela ainsi de suite jusqu’à ce qu’« il se trouve presque un aussi grand nombre de ceux auxquels la tyrannie est profitable que de ceux auxquels la liberté serait utile ». Chaque individu a alors l’impression d’avoir négocié sa servitude selon des conditions qui le confortent au mieux. Il croit avoir vendu sa servitude assez cher en échange d’un gain en pouvoir, en titres honorifiques, en gains matériels.

« Cette logique accompagne l’émergence d’une nouvelle catégorie intermédiaire, appelée « les tyranneaux », qui vient complexifier le rapport social qui n’est plus à penser sous le mode simple du face-à-face entre le peuple et le tyran. Deux aspects de la servitude volontaire sont ainsi révélés. D’une part, la servitude volontaire comme résignation d’un peuple qui a oublié le caractère naturel de sa liberté, vivant sa servitude comme une seconde nature. D’autre part, la servitude de ceux qui soutiennent activement le tyran, pensant précisément échapper ainsi à une plus grande servitude, en acquérant quelque pouvoir sur d’autres hommes. »

La philosophie et les sciences humaines vont par la suite tenter d’apporter une réponse à cette énigme. Telles sont les théories de l’aliénation (dans l’optique marxiste), de la légitimation du pouvoir (Max Weber), de la soumission à l’autorité (Hannah Arendt, Stanley Milgram), de « l’amour du chef » (Freud) ou encore de la violence symbolique (Pierre Bourdieu). Toutes ces théories postulent l’existence d’une forte emprise mentale du pouvoir en place sur les citoyens.

Montaigne fit place à ce Discours de la Servitude volontaire, ou le contr’Un, dans le 27è chapitre de son premier livre (De l’Amitié). Coste le donna ensuite dans ses éditions de 1739 et 1745, et dans le Supplément aux Essais de 1740.

Et enfin le Dr Payen la donna pour la première fois selon le vrai texte de l’auteur, en 1853, dans sa Notice bio-bibliographique sur La Boétie.

Simon Goulart, théologien protestant, poète et traducteur français, né à Senlis en 1543 et mort à Genève en 1628, fut nommé pasteur de l'église de Genève, devint chapelain auprès de Catherine de Navarre et fut élu président de la Compagnie des pasteurs en remplacement de Théodore de Bèze. Il est l'auteur de nombreux ouvrages qui font état, dans un style simple et naturel, d'observations judicieuses et d'une érudition très vaste. Ses Mémoires parurent anonymement à la fausse adresse de Henrich Wolf à Meidelbourg. Il est établi aujourd'hui que l'édition est genevoise et qu'elle a certainement été financée par Claude Juge. Quant à l'impression, il est vraisemblable qu'elle a été effectuée par Pierre de Saint-André et Jérôme Commelin (Gilmont, p. 233). Claude Juge (1529-1600), conseiller du roi, trésorier auprès des cantons suisses et membre du Conseil, joua un rôle décisif dans l'édition genevoise de 1575 à 1583.

On trouve dans ce recueil de très nombreux documents sur le règne de Charles IX et notamment les troubles générés par les guerres de religion et la Saint Barthélémy en particulier. On y trouve également l'histoire de Marie Stuart et de son adultère avec le comte de Bothwell, le procès criminel contre La Mole, l'amiral de Coligny... Brunet précise que ce recueil ayant été publié par les Protestants, il est suspect de partialité. Pour notre part, nous le pensons surtout une source de renseignements de premier ordre.

Outre les multiples informations que l'on peut y trouver, ce recueil est précieux pour une autre raison. Il contient, en effet, la première parution d'un texte fondamental de la littérature française Le Discours de la servitude volontaire d'Etienne de La Boétie qui se trouve aux pages 160 à 199 du troisième volume.

Ce texte avait circulé sous forme manuscrite dans les milieux protestants, avant que deux passages, truqués et remaniés, ne paraissent en latin et en français dans Le réveil-matin des françois et de leurs voisins de Nicolas Barnaud publié en 1574. La forme définitive et complète du texte parut donc dans le troisième volume des Mémoires de Goulart, et c'est unanimement cette édition qui est considérée comme l’originale du Discours de la servitude volontaire.

Notre exemplaire a appartenu à la collection de Fairfax Murray dont il porte l'étiquette au premier contre plat. Il est décrit à son catalogue sous le numéro 371.

Exceptionnel exemplaire complet paru à la date homogène de 1577 et conservé dans ses intéressantes reliures de l’époque élégamment décorées.

Geronimo marquis d’Adda (ex-libris) et Fairfax-Murray (étiquette, n° 371).

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