Comptes amoureux

Helisenne de Crenne Flore
Prix : 15 000 €

Depuis que les spécialistes de Jeanne Flore se sont multipliés de par le monde, c’est-à-dire depuis 1970, les français ne représentent plus qu’un cinquième de cette communauté — 10 sur 50 —, alors qu'ils en constituaient auparavant les trois quarts – 12 sur 16 (Desrosiers Bonin & Lecuix, 2003).

Le discours amoureux qui a priori semble le plus proche de celui de Jeanne Flore est celui de Louise Labé.

remière édition citée et décrite par Brunet, illustrée de 39 gravures sur bois féminines.

Paris, 1543.

In-8 de 155 ff., (1) f. bl., 80 ff.

Vélin souple à recouvrement, restes d’attaches. Reliure de l’époque.

159 x 95 mm.

Helisenne de Crenne- Flore, Jeanne. Comptes amoureux par Mad. Jeanne Flore, touchant la punition que faict Vénus de ceulx qui contemnent et mesprisent le vray amour.

Paris, J. Réal, 1543,

Précédé de : Bembo, Pietro. Les Azolains de Monseigneur Bembo, De la nature d’Amour.

Paris, Michel Vascosian, 1547.

Première édition citée et décrite par Brunet de l’un des plus intéressants textes féministes et libres paru dans le cercle des poétesses lyonnaises de la première moitié du XVIe siècle dont aucun exemplaire n’est répertorié sur le marché international depuis plus d’un demi-siècle.

Brunet qualifiait déjà cette édition de « rare » il y a 157 ans. Elle est illustrée de 39 gravures sur bois de scènes galantes dans le genre du Roman de la Rose.

Les comptes amoureux par Madame Jeanne Flore, touchant la punition que faict Venus de ceulx qui contemnent [condamnent] et mesprisent le vray amour constituent une énigme littéraire sur laquelle les spécialistes n'ont cessé d'émettre des hypothèses depuis une trentaine d'années, en liaison avec le renouveau de la réflexion féministe.

Ici, ce sont des femmes, réunies à l'occasion des vendanges, qui, à l'aide de sept contes, essaient de persuader l'une d'elles que l'Amour est un maître souverain, auquel il est impératif d'obéir.

La plus importante énigme concerne Jeanne Flore ; autrice de ce livre dans une ville où la vie littéraire était intense (Rabelais, Marot, Scève et ses sœurs, Guillet, Louise Labé) elle devrait être bien repérée ; elle est inconnue.

Depuis 1892, date de la parution de la première étude consacrée au texte, jusqu'à nos jours, les érudits se sont surtout intéressés à ses sources littéraires italiennes, repérant successivement, outre le Decameron de Boccace, le Membriano de Francesco Bello, le Roland amoureux de Boiardo, le Songe de Poliphile de Francesco Colonna, le Pérégrin de Jacopo Caviceo, œuvres pour certaines non traduites en français à la fin des années 1530, ce qui implique que Jeanne Flore lisait parfaitement l'italien.

Quant au débat sur l'identité de Jeanne Flore, il a lui aussi commencé à cette période, mais, au-delà des recherches sur les familles Flore de Lyon, qui ont conduit la majorité des commentateurs vers l'hypothèse du pseudonyme, il a longtemps été confiné à la tentative de mettre un nom féminin sur cette mystérieuse autrice, ont donc été proposées toutes les lettrées lyonnaises connues de la période, Claudine et Jeanne Scève, Jeanne Gaillarde, Marguerite de Bourg, Catherine de Vauzelles... et même une écrivaine du nord de la France, Helisenne de Crenne (Desrosiers-Bonin, 2004).

Jeanne Flore tient en effet sur la sexualité un discours qui invite à la fête des corps, et même, plus généralement, un discours féministe. Critiquant sans relâche l'institution matrimoniale, à travers des histoires où de belles jeunes femmes sont livrées à des vieillards hideux, elle n'hésite pas, par exemple, à faire dire à l'une des héroïnes des contes : « quelle des bêtes brutes ne vit plus libre et franche que nulle femme ? »

L'approfondissement de l'enquête relative à l'identité problématique de Jeanne Flore semble partager deux groupes de chercheurs, à partir d’options critiques étroitement liées aux visées que l'on prête aux Comptes amoureux. Le premier groupe, sensible aux revendications féminines, voit dans ce recueil les aspirations des femmes aux plaisirs de l'amour, dans la lignée des injonctions amoureuses d'une Louise Labé.

Le discours amoureux qui a priori semble le plus proche de celui de Jeanne Flore est celui de Louise Labé, qui ne pense pas que l'amour hors mariage soit un péché et qui n'invite pas spécialement les femmes à s'en méfier ; mais sa vision de l'amour n'a rien d'idéal : l'amant peut faire souffrir, et la société est dure envers les femmes amoureuses, d'où ses appels à la clémence… des femmes. Louise Labé « milite » en effet pour une sorte de sororité : elle appelle les femmes à ne pas la juger, c'est à dire à ne pas se juger les unes les autres, et surtout à transformer leurs joies et leurs souffrances en textes, afin de retrouver le plaisir connu dans l'amour, mais cette fois ineffaçable, inaltérable. Être capable d'écrire sur l'Amour, dit expressément Louise Labé dans sa première élégie, c'est l'avoir vaincu, et c’est ce qu’elle souhaite aux femmes.

Le caractère ostentatoirement savant du texte pourrait constituer une autre signature, surtout couplé à la distance ironique qui caractérise l'histoire cadre et encore plus le paratexte. En effet, si les autrices décidées à montrer leur savoir ont fait leur apparition (Christine de Pizan, Anne de France, Hélisenne de Crenne, Marie d'Ennetières...), aucune ne joue de cette manière avec la « morale » de ses écrits. En revanche, ce mélange détonnant caractérise aussi bien le Roman de la Rose de Jean de Meun que les romans de Rabelais et une bonne partie des farces.

Le dernier indice pourrait être le subterfuge qui consiste à faire prendre en charge ces messages par un groupe de femmes (les devisantes), et le tout par une auctoritas féminine (Jeanne Flore). Voilà belle lurette, au XVIe siècle, que des clercs s'amusent à cela, même si le procédé est ici poussé plus loin que jamais. La vieille du Roman de la Rose ne dit pas autre chose que ces Lyonnaises en goguette, et ses appels à la « libéralité » des dames sont d'autant plus dans les oreilles des lettrés du temps que Clément Marot (cité dans les Comptes, et soupçonné d'être également dans le coup) en a récemment proposé une édition (1526).

Le recueil de « Jeanne Flore » s'inscrit ainsi dans une tradition bien établie, quoi que le subterfuge y soit beaucoup plus poussé que dans les cas précédents. Deux raisons pourraient expliquer cette sophistication. La première est l'arrivée des femmes sur la scène littéraire, tout juste contemporaine. Jean de Meun, Guillaume Crétin, Jean Marot, écrivaient dans des sociétés où, à de très rares exceptions près, seuls les clercs faisaient connaître leurs écrits ; les deux derniers, toutefois, avaient été confrontés, dans les cours qu'ils fréquentaient, à des poétesses - ou du moins à des femmes qui rimaient - puisque presque tous les cercles des princesses paraissent avoir recelé des autrices à partir du début du XVe siècle (Müller, 2001 et 2002). Rien à voir, pourtant, avec le mouvement qui s'amorce dans les années 1530. Alors que les premiers volumes imprimés signés d'un nom de femme paraissent dans les années 1490, on n'en compte que 7 au cours de cette décennie, puis 4 pour la suivante (1501-1510), puis 5 (1511-1520), puis de nouveau 5 (1521-1530) ; et les autrices publiées durant cette période sont pour la plupart des femmes décédées de longue date, dont plusieurs saintes, la liste ne comportant que deux contemporaines vivantes, toutes deux princesses (Marguerite d'Autriche, Anne de France). En revanche, la décennie 1531-1540 voit paraître 24 œuvres signées d'une femme, et la suivante 35 ! Cette croissance exponentielle est due à l'impulsion donnée par la plus importante autrice du siècle, Marguerite de Navarre - la patronne de Clément Marot -, qui publie à partir de 1531, et qui représente à elle seule près de 20% de cette production (Kemp, 1998). Quant à la liste des autrices, elle se modifie de même radicalement : non seulement les mortes cèdent la place aux vivantes, non seulement les saintes disparaissent, mais des femmes d'origine obscure font leur apparition, comme Claudine Scève et Marie d'Ennetières, voire remportent de francs succès, comme Hélisenne de Crenne [alias Marguerite Briet], qui fait paraître ses trois principales œuvres entre 1538 et 1540. Plusieurs exégètes de Jeanne Flore ont d'ailleurs repéré d'étranges similitudes entre son grand roman, Les Angoisses douloureuses qui procèdent d'amour, et les Comptes amoureux.

Depuis que les spécialistes de Jeanne Flore se sont multipliés de par le monde, c’est-à-dire depuis 1970, les chercheurs français ne représentent plus qu'un cinquième de cette communauté - 10 sur 50 -, alors qu'ils en constituaient auparavant les trois quarts - 12 sur 16 (Desrosiers Bonin & Lecuix, 2003). » (Eliane Viennot).

Précieuse édition et très bel exemplaire à grandes marges de ce texte remarquable conservé dans sa première reliure en vélin de l’époque.