De l'éducation d'un prince
Edition originale de ce texte essentiel et rarissime de Pascal sur la condition humaine
parue la même année 1670 que les Pensées, mais infiniment plus rare.
In-12 de (12) ff., le dernier blanc, 426 pp. et (3) ff., le dernier blanc.
Veau brun granité, dos à nerfs orné, tranches jaspées. Reliure de l’époque.
150 x 89 mm.
Pascal, Blaise. De l’éducation d’un prince divisée en trois Parties, dont la dernière contient divers Traittez utiles à tout le monde.
Paris, la veuve Charles Savreux, 1670. Avec Privilège et Approbation.
La plus rare et la plus intéressante édition originale de Pascalsur la condition humaine avecLes Pensées, imprimée la même année 1670, mais infiniment moins commune.
Tchemerzine décrit cette édition originale à la page 75 des œuvres de Pascal mais ne cite aucune adjudication et ne décrit aucun exemplaire, il ajoute : « Edition originale, on trouve, à partir de la p. 269 le Discours de feu M. Pascal sur la condition des grands, également en édition originale ».
Le Discours de Pascal sur la condition des grands est le récit que Nicole (1625-1695), auteur des Essais de morale, janséniste de renom) donna, dix ans après la mort de Pascal, des conversations que le philosophe eut sur ce thème aux alentours de 1660.
Dans la préface qui précède le texte, Nicole écrit : « Une des choses sur lesquelles feu M. Pascal avait plus de vues était l'instruction d'un prince que l'on tâcherait d'élever de la manière la plus proportionnée à l'état où Dieu l'appelle, et la plus propre pour le rendre capable d'en remplir tous les devoirs et d'en éviter tous les dangers. On lui a souvent ouï dire qu'il n'y avait rien à quoi il désirât plus de contribuer pourvu qu'il y fût bien engagé, et qu'il sacrifierait volontiers sa vie pour une chose si importante. Et comme il avait accoutumé d'écrire les pensées qui lui venaient sur les sujets dont il avait l'esprit occupé, ceux qui l'ont connu se sont étonnés de n'avoir rien trouvé dans celles qui sont restées de lui, qui regardât expressément cette matière quoique l'on puisse dire en un sens qu'elles la regardent toutes, n'y ayant guère de livres qui puissent plus servir à former l'esprit d'un prince que le recueil que l'on en a fait.
Il faut donc ou que ce qu'il a écrit de cette matière ait été perdu, ou qu'ayant ces pensées extrêmement présentes, il ait négligé de les écrire. Et comme par l'une et l'autre cause le public s'en trouve également privé, il est venu dans l'esprit d'une personne, qui a assisté à trois discours qu'il fit en divers temps à un enfant de grande condition et dont l'esprit, qui était extrêmement avancé, était déjà capable des vérités les plus fortes, d'écrire neuf ou dix ans après ce qu'il en a retenu.
Le thème du premier discours est la condition des Grands et à travers elle la condition humaine.
Les « Grands » sont les hommes qui, dans une société donnée, occupent les positions de pouvoir, de prestige et de richesse.
Le texte « de la condition des Grands » s’ouvre par une parabole. On entend par là un récit allégorique contenant un enseignement théorique et moral. « Pour entrer dans la véritable connaissance de votre condition, considérez-la dans cette image » dit le texte. Il s'agit de se « figurer » les choses c'est-à-dire de déplacer son point de vue sur une situation grâce à « une expérience de pensée », expérience qui ne peut pas être réellement effectuée mais dont la fiction doit permettre de saisir une vérité. Pascal mobilise ici le secours de l'imagination dont un de ses grands thèmes est de souligner la puissance
Notre existence n'a pas en soi de justification. D'où l'angoisse et pour Pascal la nécessité de la surmonter en pariant Dieu.
Il y a chez Pascal une insistance à souligner la dimension misérable de l'existence humaine, à la fois pour comprendre la propension des hommes à se la dissimuler et pour dénoncer la vanité des chemins empruntés. Cette misère est celle d'un être ayant été déchu d'une condition originelle marquée par la « félicité de l'homme avec Dieu ». C'est là le présupposé théologique de Pascal. Son analyse de la condition naturelle et de la condition politique des hommes s'enracine dans la tradition chrétienne. L'homme a perdu sa nature première en perdant Dieu mais la perfection divine a laissé en lui un vide qu'il cherche vainement à combler. Il a conscience de sa misère et cette conscience même est un signe de sa grandeur. Ni ange, ni bête, il aspire à une plénitude qui se refuse, à une justification qu’il ne pourrait trouver que dans un Absolu, en Dieu dit Pascal, mais sa nature corrompue l'incline à les chercher là où elles ne sont pas : dans les biens de l'ordre de la chair et dans ceux de l'ordre de l'esprit. Sans la grâce divine il ignore que son salut se trouve dans les biens d'un ordre surnaturel, l'ordre de la supériorité dont le Christ a donné la mesure.
D'où sa recherche des marques de reconnaissance sociale. Les conduites et les institutions humaines sont toujours pensées par notre philosophe sur fond de cette misère ontologique. Il s'agit de combler un manque d'être, de tenir en respect une angoisse existentielle, le désir de grandeur, d'estime étant, lui aussi, un moyen de masquer son inconsistance et de demander aux autres la justification manquante.
Les hommes étant ce qu'ils sont, les ordres établis sortent de leur concurrence pour le pouvoir, le prestige, la richesse. Ils ont pour fonction de stabiliser les rapports de force en leur donnant l'autorité du droit. D'où la nécessité d'attacher certains respects aux grandeurs instituées afin de promouvoir le dépassement de la violence des prétentions rivales. Pascal voit dans le respect le véritable opérateur de civilité, le moyen de convertir l'injustice naturelle en justice civile.
Au regard de la grandeur christique en effet, les grandeurs de l'ordre de la chair et celles de l'ordre de l'esprit n'en sont pas. C'est dire que nul Grand ne peut se prévaloir de la véritable grandeur. Sa supériorité n'est qu'un effet de la fantaisie des hommes et des hasards de l'histoire. Elle est aussi contingente que l'existence.
Pascal dégage à la fin de son texte les implications morales de son analyse.
Il en est des Grands ce qu'il en est d’un naufragé. Ils n'ont aucun titre naturel à se prévaloir du statut de supériorité que la fantaisie des conventions humaines et les hasards de l'histoire leur ont octroyé. Cette prise de conscience est nécessaire pour s'affranchir de la morgue, de la vanité, de l'insolence voire de la cruauté que se permettent trop souvent ceux qui vivent dans la connaissance de la vérité de leur condition naturelle et de leur condition sociale. « Car tous les emportements, toute la violence, et toute la vanité des Grands, vient de ce qu'ils ne connaissent point ce qu'ils sont : étant difficile que ceux qui se regarderaient intérieurement comme égaux à tous les hommes, et qui seraient bien persuadés qu'ils n'ont rien en eux qui mérite ces petits avantages que Dieu leur a donnés au-dessus des autres, les traitassent avec insolence. Il faut s'oublier soi-même pour cela, et croire qu'on a quelque excellence réelle au-dessus d'eux ; en quoi consiste cette illusion, que je tâche de vous découvrir. »
Très bel exemplaire d’un texte essentiel et rarissime.



