Satyre Ménippée
« L’un de ces textes dont la qualité littéraire autant que la teneur historique et politique ont assuré à la fois un extraordinaire succès contemporain et le passage à la postérité, au panthéon de la littérature » (Jean-Paul Barbier).
Précieuse édition citée par Tchémerzine imprimée en 1594, de toute rareté en maroquin ancien.
Petit in-12, maroquin rouge, triple filet doré, dos lisse orné, pièce de titre olive, filet sur les coupes, dentelle intérieure dorée, tranches dorées sur marbrure. Reliure au XVIIIe siècle.
126 x 78 mm.
Satyre Ménippée de la vertu du Catholicon d'Espagne et de la tenue des Estats de Paris durant la Ligue en l'an 1593. Augmenté outre les précédentes impressions, tant de l’interprétation du mot de Higuiero D’Infierno, & qui en est l'Autheur, que du Supplément ou suitte du Catholicon. Avec les pourtraicts de deux charlatans, du seigneur Agnoste, & la procession martialle, & singerie de la ligue. Plus le regret funèbre d'une damoiselle de Paris, sur la mort de son Asne Ligueur.
Imprimé sur la copie de l'année 1593. S. l. n. d.
Édition citée par Tchémerzinede la célèbre Satyre Ménippée imprimée en 1594.
Tchemerzine, II, 391, e ; J. P. Barbier-Mueller, in Bibliothèque d'humanisme et Renaissance, LXVII, n° 2, Genève, Droz, 2005, pp. 373-394.
« Depuis Rabelais, le génie gaulois n’avait rien produit de plus brûlant, » (Yves Cazaux).
Charles Nodier, qui avait réédité la Satyre en 1824, remarquait que là brillait de tout son éclat l’esprit et le caractère français.
Pierre Champion nommait l’ouvrage : « Livre de grand patriotisme et de solide bon sens, résumant notre histoire, vue sous l’angle des divisions excitées par l’étranger dans le dessein d’affaiblir la France ».
Dans le déroulement de la huitième et dernière guerre de Religion, l'année 1593 marqua un tournant crucial. Depuis sa tragique accession au trône, le 2 août 1589, Henri IV n'était qu'un roi sans royaume : la majeure partie de la France avait rejeté farouchement ce prince huguenot, s'engageant aux côtés de la Ligue ultra-catholique. Paris était le principal bastion de la résistance au « Bearnois », menée d'une main de fer par les redoutables membres des Seize, d'intransigeants fanatiques. Au début de l'année 1593, la capitale accueillit la réunion, maintes fois repoussée, des États Généraux, convoqués par le duc de Mayenne, chef de la Ligue. Ce rassemblement des trois ordres du royaume (clergé, noblesse et Tiers‑État), avec seulement cent vingt-deux députés, devait désigner un nouveau souverain bon catholique. Dénoncés comme illégaux par Henri IV, ces « États de la Ligue » furent pourtant ouverts le 26 janvier, mais vite ajournés. Même le petit peuple parisien s'était moqué de cette parodie d'assemblée que beaucoup soupçonnaient d'être au service des intérêts de l'Espagne.
Un groupe d'amis parisiens, faisant partie de ces catholiques modérés loyaux à Henri IV que l'on nommait « Politiques », en profita pour donner un compte-rendu satirique des événements. L’idée était du chanoine Pierre Le Roy qui la partagea vite avec ses familiers : Jacques Gillot, Jean Passerat, Florent Chrestien, Gilles Durand, Nicolas Rapin et Pierre Pithou. Tous appartenaient soit au clergé, soit au monde de la robe ; tous étaient de remarquables érudits, souvent aussi des poètes. De leur association naquit un texte haut en couleurs, entremêlant la prose et les vers, d'où ce nom de Satyre Ménippée. La première version du titre, qui est celle donnée par les manuscrits circulant dans le courant 1593, était simplement Abbregé et l’Ame des Estatz convoquez à Paris en l'an 1593 le 10 de febvrier. L’édition en 88 feuillets intégra ensuite La Vertu du Catholicon d'Espagne, avant que les éditions de Mettayer ne procurent le titre définitif.
L’œuvre s'ouvre avec le battage de deux louches camelots venus vendre aux Français une drogue aux vertus miraculeuses : l '« Higuiero d'inferno, ou Catholicon composée », un « electuaire souverain ». Le personnage du « charlatan espagnol » n'est autre que Filippo Sega, cardinal de Plaisance et légat du pape, en France, associé au « charlatan lorrain », Nicolas de Pellevé, autre cardinal, tout dévoué à la famille de Guise. Après avoir décrit le défilé des députés - la fameuse « procession de la Ligue » - et les tapisseries à sujets cocasses décorant la salle de réunion, le narrateur retranscrit les prises de parole des principaux intervenants, harangues aux propos aussi drolatiques que grotesques. Tout le petit monde de la Ligue, du grand seigneur au petit bourgeois de Paris, est épingle, affichant sa grossièreté, son fanatisme et surtout sa bêtise. Sont rapportées, dans l'ordre, la « Harangue de Monsieur le Lieutenant » (le duc de Mayenne lui-même, autoproclamé lieutenant-général du royaume) écrite par Pithou, la « Harangue de Monsieur le Légat [Sega] » et son italo-latin macaronique inventé par Gillot, la « Harangue de Monsieur le Cardinal de Pelvé » rédigée par Florent Chrestien (bien que certaines sources anciennes donnent Jacques Gillot pour son auteur), la « Harangue de Monsieur de Lyon [Pierre d'Épinac, archevêque de cette ville] », sans doute de Nicolas Rapin, comme d'ailleurs la harangue suivante, mise dans la bouche de Guillaume Roze, recteur de l'Université de Paris et évêque de Senlis. La parole passe ensuite au « sieur des Rieux », un véritable brigand, choisi par Jacques Gillot pour représenter la noblsse ligueuse. Enfin, après une intervention censurée « prince des fous », le sieur d'Angoulevent, qui entend lui aussi symboliser la nouvelle aristocratie, le porte-parole du Tiers-État, Claude Daubray, s'adresse en dernier à l'assemblée : il s'agit de la harangue la plus aboutie, faisant enfin entendre la voix de la raison, teintée de "patriotisme". Ce chef-d'œuvre de littérature polémique fut rédigé par Pierre Pithou.
Le but de l'œuvre était de mettre au grand jour les prétentions de la Ligue, ses intentions secrètes, ses folies, voire ses crimes. N'étant ni un traité juridique roboratif ni un pamphlet aux termes orduriers, la Satyre… rencontra vite un très large public grâce à son indéniable qualité littéraire et à son ton humoristique. Elle séduisait, elle convainquait.
Un siècle et demi plus tard, émerveillé, le président Hénault, lui-même écrivain et historien, concluait : « Peut-être la Satyre Ménippée ne fut guère moins utile à Henri IV que la bataille d'Ivry ; le ridicule a plus de force qu'on ne croit ».
La Satyre Ménippée n'a pas été la toquade d'un jour, un succès éphémère. Bien après les événements décrits, alors que les faits et leurs acteurs appartenaient déjà à l'Histoire, des éditions n'ont cessé de voir le jour. Une vague de réimpressions durant les premières années du XVIIe siècle, dans une version augmentée de pièces nouvelles (et apocryphes), fut bientôt suivie des premières éditions commentées : la première, œuvre de Pierre Dupuy, parut en 1664 ; le pamphlet devenait un classique littéraire. L’érudit Jacob Le Duchat ajouta ses commentaires à ceux de Dupuy en 1709 : déjà grossie d'autres pièces parues à l'époque du siège de Paris, la Satyre Ménippée occupait dès lors trois épais volumes in-octavo, réimprimés à de multiples reprises jusqu'à la fin du XVIIIe siècle.
Au siècle suivant, dans un pays en proie à de fréquentes révolutions et crises institutionnelles et où les Romantiques redécouvraient la Renaissance, les premières éditions critiques modernes commencèrent à fleurir. Le romancier et bibliophile Charles Nodier inaugura en 1824 une longue période d'effervescence autour de ce grand texte politico-littéraire : suivirent les travaux de Charles Labitte en 1845, de Charles Read en 1876, d'Edouard Tricotel en 1877, enfin de Charles Marcilly en 1889. Depuis le début des années 1980, de nombreux chercheurs se sont à nouveau intéressés à ce texte qui demeure un chantier ouvert.
Une question cruciale demeure indécise : quelle fut la première édition de la Satyre Ménippée ? La version primitive de l'œuvre circula tout d'abord, sans doute à partir du printemps 1593, sous forme de copies manuscrites parmi les « Politiques ». Puis vint le temps de l'impression, avec une version déjà augmentée du texte. La majeure partie des exemplaires conservés présente une page de titre, bien sûr dénuée de toute indication de lieu ou de nom d'imprimeur, mais clairement datée de 1593. Cette mention est un leurre : certains passages, renvoyant à des événements bien connus, permettent de déterminer que le texte ne put être rédigé, ou du moins achevé, avant le printemps 1594, alors que Paris avait déjà ouvert ses portes à Henri IV.
Formant 565 pp., la présente édition contient Le Supplément du Catholicon ou Nouvelles des régions de la Lune aux p. 377-564 et un sonnet aux Jésuites de Pierre de Ronsard imprimé sur la dernière page. Elle est ornée de six figures gravées sur bois, dont deux grandes planches dépliantes hors texte représentant la procession de la Ligue et la singerie des États de la Ligue et quatre vignettes in texte montrant le charlatan espagnol, le charlatan lorrain, le seigneur Agnoste et des monnaies espagnoles.
Séduisant exemplaire en maroquin du XVIIIe siècle.









